00:00En Europe, les stocks de gaz sont au plus bas depuis 2009.
00:03On en parle ce matin dans le Grand Entretien avec notre invité.
00:06Bonjour Thierry Bross, merci d'être en ligne avec nous ce matin.
00:10Spécialiste des questions énergétiques, professeur à Sciences Po Paris.
00:13Des stocks qui ne sont remplis qu'à 57% environ en Europe
00:18contre 74% d'ordinaires à cette période de l'année.
00:21D'abord, est-ce qu'il faut s'en inquiéter
00:24quand on sait que c'est en ce moment généralement
00:26qu'on fait des réserves pour l'hiver ?
00:30Oui, il faut s'en inquiéter puisque, vous le rappeliez,
00:33les stocks aujourd'hui sont pleins à 59% au niveau européen
00:36et le minimum que l'on avait vu en 2021, c'était 60%.
00:40Et 2021, c'était l'année où Vladimir Poutine avait décidé
00:44d'utiliser l'arme gazière contre l'Union Européenne
00:47et vous savez que l'hiver 2022 a été compliqué.
00:50Les stocks gaziers, c'est une assurance pour l'hiver.
00:53Et comme vous ne savez pas si l'hiver va être froid,
00:56comme vous ne savez pas si Vladimir Poutine va nous couper le gaz
00:59parce que nous recevons encore un peu de gaz russe via le TurkStream,
01:03comme vous ne savez pas si les Ukrainiens ne vont pas attaquer
01:06les infrastructures gazières russes,
01:09nous avons besoin de ce cas de gaz mieux rempli
01:12et malheureusement, nous sommes mal préparés pour l'hiver qui arrive.
01:16Avec plusieurs facteurs, vous le disiez, on va les détailler,
01:19peut-être à commencer puisque c'est aussi dans l'actualité du week-end dernier,
01:23la guerre en Iran, toujours pas de signaux favorables
01:26à la réouverture du détroit d'Hormuz,
01:29l'entourage de Donald Trump qui le presse de trouver un accord désormais,
01:33mais dans ces conditions, on voit mal comment,
01:36en tout cas depuis le Moyen-Orient,
01:40la situation pourrait s'améliorer sur le front du gaz,
01:43mais aussi du pétrole.
01:46Alors, sur le front du gaz,
01:48je pense que la situation ne s'améliorera pas au Moyen-Orient
01:50puisqu'il va falloir d'abord débloquer le détroit d'Hormuz pour le pétrole
01:54et ensuite pour le gaz.
01:56Et pour le gaz, ça va prendre beaucoup plus de temps
01:58puisque, d'abord, je vous rappelle qu'un méthanier,
02:01c'est un des navires les plus chers au monde qui est sur l'eau,
02:04donc vous n'allez pas vous amuser à faire passer des méthaniers
02:07si vous avez un risque d'avoir un drone qui va venir le toucher.
02:11Et puis, deuxièmement, le Qatar,
02:13qui est le grand producteur de gaz naturel liquéfié,
02:16a envoyé à ses clients une notice de force majeure jusqu'à fin octobre.
02:22Donc nous savons déjà qu'il n'y aura pas de gaz naturel liquéfié
02:25qui viendra du Qatar d'ici l'hiver.
02:28Donc cette solution-là, elle n'est plus sur la table.
02:31Pour le pétrole, vous avez raison, il y a encore des navires qui passent,
02:36il se peut que ça soit débloqué, je ne suis pas un très grand optimiste sur ce sujet-là,
02:42mais le pétrole, c'est un peu différent puisque vous avez Donald Trump,
02:45le locataire de la Maison Blanche, qui régulièrement fait des tweets
02:49pour nous dire le détroit va être ouvert et qui incite les traders
02:54à ne pas avoir des prix du pétrole qui flambent.
02:57En fait, dans le pétrole, les prix du pétrole n'ont pas flambé,
03:00on est dans les 84 dollars par baril,
03:02alors que le prix des produits pétroliers, lui, continue à croire.
03:06Parce que ce que l'on mesure vraiment, c'est la tension sur les produits pétroliers
03:10et cette tension sur les produits pétroliers,
03:12elle va malheureusement rester.
03:15Sur le pétrole, selon vous, donc effectivement,
03:17on est autour des 84 dollars le baril de Brent,
03:20alors qu'on était passé sous les 80 dollars la semaine dernière.
03:24Mais dans ce contexte d'incertitude, où on voit que ça n'avance pas,
03:27on va rester à ces niveaux-là ?
03:29Ou est-ce qu'un retour autour des 100 dollars est possible ?
03:34Alors, en fait, si vous regardez l'équilibre entre demandes,
03:37on devrait être à des niveaux plus élevés.
03:38Mais je pense que les traders ne veulent pas parier contre Donald Trump.
03:43Ils sont tétanisés, puisque si vous avez une position acheteuse
03:46et que vous avez un tweet du locataire de la Maison Blanche
03:50qui fait que le prix du baril baisse de 10 dollars,
03:53eh bien, vous vous retrouvez avec une perte.
03:55Donc, je crois qu'aujourd'hui, le prix du Brent ne représente plus
03:59le prix réel du pétrole.
04:01Ce qui représente le prix réel du pétrole, c'est soit le pétrole physique,
04:04et il y a eu des corrélations entre le pétrole papier et le pétrole physique,
04:08soit les produits pétroliers.
04:09Et vous savez que la marge de raffinage a fortement grimpé,
04:14justement parce qu'il y a des corrélations aussi
04:16entre les produits pétroliers et le pétrole.
04:20Thierry Bross, je reviens au gaz.
04:21Est-ce qu'il y a des solutions d'urgence pour les Européens
04:24pour tenter peut-être de faire des réserves plus importantes
04:27l'hiver approchant ?
04:29Est-ce que les États-Unis, par exemple,
04:31on en a déjà parlé pendant les crises précédentes,
04:33est une bonne piste pour remplir les cuves de GNL ?
04:39Alors, vous devez remplir vos stockages de gaz.
04:42Effectivement, la réglementation européenne,
04:44c'était 90 % au début de l'hiver,
04:46puis on l'a baissé à 80.
04:48Je pense qu'on n'arrivera même pas à 70 %.
04:50Non, encore une fois, une politique énergétique,
04:52ça se décide dans la durée.
04:54On voit bien ici l'incompétence des politiques énergétiques
04:58qui ont été menées.
04:59Je vous rappelle que l'on avait, par exemple,
05:01des sociétés françaises qui voulaient signer des contrats long terme
05:05avec des sociétés américaines pour du gaz naturel liquéfié
05:09et qu'on leur avait dit à l'époque que ce n'était pas bien
05:11parce que, finalement, on n'allait plus avoir besoin de gaz
05:14à l'horizon de 2040, ce qui est aujourd'hui faux,
05:17et qu'en plus, c'était peut-être du gaz
05:19avec des émissions de méthane.
05:22Donc, encore une fois,
05:23aujourd'hui, nous sommes dans une position difficile,
05:25alors que je ne pense pas qu'il y aura de pénurie
05:27puisque ce qui va se produire,
05:29c'est une poursuite de la désindustrialisation.
05:32C'est-à-dire qu'on voit bien que l'industrie de la pétrochimie
05:36n'a plus aucun intérêt à opérer en Europe
05:39puisque l'Europe est un pays où le gaz est cher
05:41et où tous les cinq ans, vous avez une crise gazière.
05:44Donc, c'est plutôt, malheureusement, à ce niveau-là
05:46que ça va se passer, plutôt qu'une solution.
05:49Et puis, ensuite, il ne restera qu'à prier,
05:52comme en 2022, que l'hiver soit doux.
05:54Mais les factures des résidentielles des Français
05:58et des Européens vont augmenter
05:59et l'industrie va continuer à se désindustrialiser,
06:03à se délocaliser.
06:04On était sur le gaz à 30 euros du MWh
06:07avant la guerre en Iran.
06:08Aujourd'hui, autour de 60 euros.
06:10Selon les calculs de Goldman Sachs,
06:12la hausse pourrait atteindre les 100 euros du MWh.
06:15Vous avez la même analyse ?
06:19Oui, à peu près,
06:20puisque la hausse avait été extrêmement élevée
06:23élevée en 2022 et on avait atteint les 300 euros.
06:27Et cela parce que, finalement,
06:29on avait mis beaucoup d'argent sur la table.
06:31Je vous rappelle qu'il y avait beaucoup de subventions.
06:33Or, cette année, nous n'avons plus la capacité
06:36de subventionner les énergies.
06:38Pour donner un ordre de grandeur,
06:40l'Union européenne, en 2022,
06:41avait mis 400 milliards d'euros sur la table
06:44pour subventionner toutes les énergies.
06:47Aujourd'hui, ce n'est plus possible.
06:48Donc, l'équilibre offre-demande se fera à un prix
06:51plus bas que celui de 2022,
06:53mais plus haut qu'aujourd'hui.
06:54Donc, 100 euros, ça me paraît être cohérent.
06:56Est-ce que l'Allemagne est le principal mauvais élève
07:00quand on voit que c'est le premier consommateur
07:02de gaz de l'Union européenne,
07:03mais qu'il n'a rempli ses cuves
07:05qu'à moins de 50 % aujourd'hui ?
07:09Oui, mais l'Allemagne a toujours été,
07:11depuis Angela Merkel,
07:12le plus mauvais élève énergétique
07:14de la classe européenne.
07:16Et nous avons accepté que l'Allemagne
07:18soit ce très mauvais élève.
07:19Quand vous arrêtez votre nucléaire
07:21et que vous estimez que vos voisins vont vous aider,
07:26quand vous avez uniquement du gaz gazeux
07:29qui arrivait par Nord Stream 2,
07:30même Trump leur avait dit,
07:32Nord Stream 1 puis Nord Stream 2,
07:33même Trump leur avait dit,
07:35vous faites trop confiance aux Russes.
07:36Et donc, l'Allemagne a toujours voulu
07:38de l'énergie peu chère.
07:40Et c'est dit, finalement,
07:42ce sont les autres États
07:43qui vont prendre les assurances,
07:46l'assurance stockage,
07:47l'assurance nucléaire,
07:49l'assurance etc.
07:50Et donc, à un moment ou à un autre,
07:52il faut bien comprendre
07:53que l'Allemagne ne joue pas le jeu
07:55et il va falloir en tirer les conclusions.
07:58On parle aussi de la Chine avec vous,
08:00Thierry Bross,
08:01qui est dans une situation quand même,
08:03je ne sais pas si elle est identique,
08:05mais en tout cas qui s'en rapproche.
08:07La Chine qui doit chercher
08:09à assurer ses stocks de GNL pour l'hiver,
08:13à la différence peut-être que Pékin
08:14est davantage prêt à acheter au prix fort ?
08:19Je crois qu'il y a une très grande différence
08:20entre le régime communiste chinois
08:23et la Commission européenne.
08:25Un régime comprend l'énergie,
08:27l'autre pas.
08:27Donc, effectivement,
08:28ça change la donne.
08:30Le régime communiste chinois
08:32sait qu'il a besoin d'énergie pour sa population
08:34et fera tout pour alimenter sa population en énergie.
08:39Et donc, il va acheter
08:40et il achète déjà du gaz naturel liquéfié
08:43en remplacement de celui du Qatar.
08:45Et la Chine, finalement,
08:47c'est celle qui,
08:48dans la première partie de la guerre aussi,
08:50si on revient sur le pétrole,
08:52avait été capable de baisser
08:53ses importations de pétrole
08:55pour que le prix du pétrole
08:57n'augmente pas trop.
08:57Donc, la Chine, vraiment,
08:59regarde les marchés d'énergie
09:00avec une compétence
09:01qui est souvent sous-estimée.
09:04Et pour revenir à l'Europe,
09:06vous le disiez,
09:06on n'a pas de politique énergétique
09:09à la hauteur
09:10et qu'on est dans des politiques
09:11en réalité d'urgence
09:13depuis maintenant un moment.
09:15Si l'hiver n'était pas doux,
09:17comme il est possible que ça arrive,
09:20quels seront les recours
09:21pour les Européens
09:22pour assurer justement
09:25leur distribution au gaz ?
09:28Alors, je ne veux pas dire
09:29qu'on n'avait pas de politique énergétique,
09:30je dis qu'elle est stupide,
09:31tout à fait différent
09:32au niveau européen.
09:34Pour l'hiver,
09:36vous allez avoir des industriels
09:38qui vont être obligés
09:39de s'effacer
09:40et on va aller vers
09:42ce que l'on a vu en 2022,
09:43ce que j'appelle
09:44la sobriété énergétique contrainte,
09:46où on expliquera aux Français
09:48qu'ils doivent se chauffer moins,
09:49où on expliquera, etc.
09:52Et donc, on va arriver
09:54à cette énergie chère
09:55et on va expliquer,
09:56comme d'habitude,
09:57que le meilleur mégawatt-heure
09:59est celui que vous ne consommez pas
10:00et qu'il va falloir
10:01un peu avoir froid chez vous,
10:02on va baisser la température
10:03des piscines municipales,
10:05etc.
10:06Donc, c'est ce monde-là
10:08auquel on se prépare
10:09si l'hiver est rude
10:12ou si, encore une fois,
10:13vous avez un problème.
10:15Et encore une fois,
10:15les problèmes existent.
10:16C'est-à-dire que penser
10:17qu'une industrie opère
10:19sans problème,
10:20c'est une hérésie.
10:22Vous avez des problèmes
10:23dans le nucléaire français,
10:24ce n'est pas ce que j'appelle
10:25des problèmes.
10:26Vous avez juste le fait
10:27que quand vous avez
10:28des niveaux bas
10:30sur les cours d'eau
10:31ou que vous avez
10:32une température élevée,
10:33vous êtes obligé
10:35de baisser votre production nucléaire.
10:36Donc ça,
10:36ça peut aussi arriver
10:38dans le gaz.
10:39Merci beaucoup Thierry Bross
10:41pour votre analyse
10:42et vos éclairages avec nous
10:43ce matin.
10:45Je rappelle que vous êtes
10:45spécialiste des questions énergétiques,
10:47professeur à Sciences Po Paris.
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