00:00J'ai vécu 16 ans en famille d'accueil où j'ai été violée, esclavagée et maltraitée.
00:06Bonjour, je suis Lily Desilles.
00:08J'ai décidé aujourd'hui de libérer ma parole pour parler de tout ce que j'avais vécu au cours
00:14de mon enfance.
00:15J'ai été élevée dans la même famille d'accueil pendant toute mon enfance.
00:20Quand je suis arrivée à 9 mois, de mes 9 mois à mes 6 ans, j'avais une vie plutôt
00:26normale.
00:26On vivait dans un village, donc j'avais des amis de l'école à côté et j'étais plutôt chouchoutée.
00:34J'avais des cadeaux de Noël, j'avais une vie d'enfant normale.
00:39Et puis ma famille d'accueil a décidé de déménager.
00:43On a souviens son rêve qui était d'acheter une fermette à rénover dans la campagne.
00:49Et ça a été le début du gauchemar.
00:50On habitait en dehors du village, à 4 ou 5 kilomètres du village, dans les champs, entre les champs et
00:58deux agriculteurs.
00:59Et puis là, je suis devenue esclave de cette famille d'accueil.
01:04À 8 ans, 9 ans, je n'avais aucune vie en dehors de l'école.
01:10Je rentrais de l'école, je devais m'habiller en salle, comme disait ma famille d'accueil.
01:15Et puis aller travailler, voilà.
01:19Pour moi, j'allais à la mine.
01:22Alors, ils ont pris des animaux, des moutons, des chevaux, des poules, des canards, des lapins.
01:30Quelle que soit la saison, il fallait que je donne à manger aux animaux.
01:35L'hiver, il fallait casser la glace.
01:38Et même si on avait froid aux mains, il ne fallait pas se plaindre.
01:41Et si on se plaignait, eh bien, là, il y avait les noms d'oiseaux qui fusaient.
01:48J'étais bonne à rien, j'étais une merde, j'étais une saleté.
01:53Je ne réussirais jamais dans ma vie.
01:56Donc, il fallait élever des animaux, s'en occuper.
01:59Et puis après, il fallait les tuer.
02:01Alors, il fallait tenir le poulet, par exemple, pendant que le mari de la famille d'accueil coupait la tête
02:09du poulet ou des canards sur le bio.
02:12Et bien sûr, quand on a 11-12 ans, on n'a pas de force.
02:16Donc, il fallait le canard même mort ou la poule même morte se débat.
02:21Et là, tu as du sang partout.
02:24J'avais des lunettes à l'époque.
02:26Donc, j'avais du sang plein les lunettes.
02:28Tu as une odeur qui se dégage de sang qui est répugnante.
02:33Et tu ne dois rien dire parce que tu sais que sinon, tu vas te faire attraper, tu vas te
02:37faire tabasser.
02:38Ce n'était pas 2-3 poulets.
02:40C'était 15, 20, 30 poulets.
02:42Et ensuite, il fallait les plumer, il fallait les vider.
02:46Si je me plaignais, de suite, voilà, elle me prenait comme ça, là, les petits cheveux, là, où elle me
02:54tabassait avec ses claquettes l'été.
02:57Ou pire, elle me rabaissait.
03:00En fait, les mots sont des armes.
03:02Et ça, c'est très, très, très difficile.
03:04C'est quelque chose qui m'a coûté beaucoup dans ma vie.
03:08Je me souviens d'une fois où elle m'a dit, mais tu sais, tu vas te mettre toute nue,
03:12je vais te prendre en photo.
03:13Et quand elles seront développées, les photos, tu verras que tu es grosse.
03:17Donc, elle l'a fait.
03:18Et elle a fait développer les photos.
03:20Mes amis sous le nez en me disant, tu vois, tu es grosse, c'est toi.
03:24Regarde bien cette photo, c'est toi.
03:26Tu es grosse.
03:26Et puis, je me disais, tu as de la chance, tu es en famille d'accueil.
03:31Tu as toujours été dans la même famille d'accueil.
03:33Tu n'es pas en foyer.
03:34Tu n'es pas baladé de foyer en foyer.
03:36Je n'avais pas de raison de me plaindre.
03:39Et puis, peut-être que c'était ça la vie, finalement.
03:42À partir du moment où elle m'a montré cette photo, je suis tombée dans la boulimie.
03:46Donc, je vomissais tous mes repas pendant dix ans.
03:50Ensuite, j'ai grandi.
03:51J'ai demandé à être à l'internat parce que j'étais déjà en dépression, je pense, à partir de
03:59mes 14 ans.
04:01Un jour, je suis rentrée quelques mois après de l'internat.
04:07Je me suis allongée sur mon lit.
04:08Son mari, quand il est décédé, il avait un matelas à mémoire de forme.
04:12Et je me suis rendue compte qu'elle m'avait mis ce matelas à mémoire de forme.
04:16Et que je dormais sur le lit où était resté un mort pendant trois jours.
04:22C'est des choses qui marquent ma vie, qui laissent de gros traumatismes.
04:28À côté de ça, il y avait un enfant à elle qui était resté encore à la maison.
04:34Et puis, un enfant également qui était de la DAS.
04:39Et les deux ont abusé de moi, entre mes 8 ans et mes 12 ans.
04:44Voilà, c'était on joue au papa et à la maman, t'inquiète pas.
04:48C'est notre secret. C'était de la masturbation, des fellations, des attouchements.
04:54Il fallait que je me tais parce que déjà, c'était un secret.
04:58Et puis, parce que je ne sais pas si j'avais honte à l'époque ou pas.
05:03Mais je pense plus que j'avais peur.
05:06Cette femme de ma famille d'accueil était un bourreau que je craignais.
05:11Et qui était toujours dans une violence extrême de par ses mots et de par ses gestes.
05:16Et c'était des mots salopes, des connes, saletés, bonnes à rien, connasses.
05:27Des mots atroces que j'ai entendus toute ma vie.
05:32Enfin, toute ma vie auprès de cette famille d'accueil.
05:36Jusqu'à mes 16 ans, en tout cas.
05:40Je n'avais pas le droit de sortir.
05:41La seule chose qui nous autorisait à faire, parce que la DAS le demandait, qu'il y ait des activités,
05:47c'était de la musique.
05:49En grandissant, j'ai voulu changer de famille d'accueil.
05:52Et je me suis rendu compte ce qu'était la vraie vie d'adolescent, en fait.
05:57Après mon bac, je suis partie à Dijon.
05:59Et quand je suis arrivée à Dijon, eh bien, j'ai de suite eu cette envie de m'inscrire dans
06:06un club.
06:07Chose que j'ai faite.
06:09Et le rugby m'a un peu sauvée la vie.
06:12Parce que, bon, avant ça, il s'était passé un ou deux ans où j'avais essayé de faire la
06:18fac.
06:19J'ai fait une fac d'histoire.
06:20Mais je n'étais pas assidue, j'étais perdue.
06:23En fait, j'avais été tellement bridée que quand je suis arrivée toute seule à Dijon, j'ai un peu
06:31pété un câble.
06:32C'est-à-dire que j'ai découvert ce que c'était de sortir, de boire, de fumer.
06:38Et bon, c'était un peu la déchéance.
06:40J'ai réussi à rester équilibrée et dans le droit chemin.
06:44Parce que je pense qu'avec tous les sévices que j'ai subis, j'aurais pu finir dans la rue.
06:49J'aurais pu finir prostituée.
06:51Ou je ne sais quoi.
06:53Mais j'aurais pu finir mal.
06:55J'ai eu cette petite force de caractère, je ne sais pas d'où ça sort, qui m'a permis
07:00de rester en vie jusque-là.
07:02Aujourd'hui, si je témoigne, c'est justement parce que je ne veux plus être spectatrice de tout ça.
07:09Et je veux vraiment aider et accompagner les jeunes qui ont été dans ma situation.
07:14Et qui se retrouvent à 18 ans ou 20 ans lâchés dans la nature.
07:18Ça, c'est pas normal.
07:19Il n'y a personne qui s'en occupe.
07:21L'État ne réagit pas par rapport à ça.
07:23On est les oubliés de la société.
07:25Et c'est pas bien.
07:27Moi, malgré tout, j'ai toujours essayé de travailler.
07:31J'ai 16 ans, j'ai passé le BAFA.
07:32Alors là, c'est la ZU qui m'a payé le BAFA.
07:35Ensuite, comme je vous disais tout à l'heure, j'ai eu cette chance de rentrer au club de rugby
07:41Les Gazelles de Dijon.
07:43Là, j'ai rencontré des gens extraordinaires.
07:46J'ai rencontré ma meilleure amie.
07:48J'avais un président qui était très, très gentil avec moi.
07:52Il m'a permis de m'inscrire dans une formation BPJ Sport Collectif.
07:58Je suis devenue éducateur sportif, entraîneur.
08:01Je faisais l'administratif du club.
08:03Ça, ça m'a sauvée.
08:04À partir de ce moment-là, je n'ai plus été boulimique.
08:08Dans le rugby, il y a de tous les gabarits.
08:10Et donc, tout le monde est accepté comme il est.
08:12Et ça, ça a été très important pour moi de voir que j'avais le droit d'être différente.
08:17Et puis, je pense que j'en avais besoin.
08:19C'est un sport où il faut avoir la niac, où j'avais besoin d'évacuer toute cette colère,
08:24toute cette pression que j'avais eue sur les épaules pendant des années.
08:28Le rugby, ça m'a vraiment permis d'évacuer.
08:30J'ai eu un défaut qui m'a suivie pendant longtemps, c'est que je n'ai jamais parlé.
08:36Je suis quelqu'un de très souriante, très sociable, qui est très à l'écoute des autres,
08:42mais je ne parle pas de moi.
08:44Plus tard, ça me portera préjudice.
08:46Puis après, je suis partie un an en Guadeloupe et je suis rentrée un an après à Montpellier.
08:52J'ai rencontré le père de ma fille.
08:55J'ai repris les études.
08:56En revanche, je n'avais pas encore soigné mes blessures et pas assez parlé.
09:04Toute cette accumulation de choses a fait que j'ai eu envie de baisser les bras.
09:09Il n'y a pas si longtemps que ça, j'ai eu envie de mourir parce que je m'avais
09:13marre d'être en survie.
09:14Tout ce que j'essayais de construire, se consumait en même temps avec ce feu de colère.
09:21Et ça n'allait pas, quoi.
09:23Ça n'allait pas dans ma tête et ça n'allait pas dans ma vie.
09:26J'étais toujours dans cette colère contre ma génitrice, contre cette famille d'accueil, contre la vie.
09:33Parce que moi, je n'ai rien demandé.
09:35Je n'ai pas demandé à ce qu'on me mette au monde pour vivre ça.
09:39Alors, j'ai été réanimée, heureusement.
09:42J'ai été soutenue, très très soutenue.
09:45Et aujourd'hui, je me sens enfin prête à passer le relais, à tendre la main à d'autres enfants.
09:51Donc, j'ai créé une association qui s'appelle Les Pupilles de Lili.
09:55Ça consiste à venir en aide aux 18-20 ans qui sortent de l'AZE.
09:59Parce qu'il faut savoir que le plus gros pourcentage des 18-20 ans qui sont dans la rue aujourd
10:04'hui,
10:04ce sont des enfants qui sortent de l'AZE.
10:07Et ce qui est tout à fait normal puisqu'on les laisse dans la nature.
10:11Et donc, la plupart ne peuvent que tourner mal.
10:14Je le comprends.
10:15Aujourd'hui, j'ai envie de tendre la main.
10:18Je ne peux pas être spectatrice de ça.
10:20Avec tout ce que j'ai vécu, je ne peux pas rester les bras croisés,
10:25rester bien au chaud chez moi et ne rien faire.
10:28Je veux aider ces enfants.
10:30Alors, peut-être que je n'en aiderai qu'un, deux, trois, quatre, cinq, pas plus.
10:35Mais je veux les aider à s'inscrire dans un projet professionnel,
10:39à s'inscrire dans un schéma familial.
10:41C'est-à-dire que je vais faire appel à des familles qui ont envie d'être parrain et marraine
10:47de ces enfants
10:48pour les accompagner, pour leur apporter cette sécurité, ce réconfort, cet amour, cette bienveillance.
10:56dont tout être humain a besoin et qu'on n'a pas forcément quand on est à la DAS.
11:03Alors, bien sûr, il y a des familles d'accueil qui sont très bien
11:06et qui continuent, même après la majorité de l'enfant, à s'en occuper.
11:11Mais aujourd'hui, moi, avec ce que j'ai vécu, je suis obligée de mener ce combat
11:17qui est contre ces mauvaises familles d'accueil et pour ces enfants qui ont subi tout cela.
11:24J'ai vraiment, vraiment besoin de leur tendre la main
11:27parce que j'aurais aimé qu'on le fasse pour moi
11:29et de leur dire qu'aujourd'hui, tu n'es plus seule.
11:32J'aurais aimé entendre ça un jour, qu'on me tende la main et qu'on me dise
11:37« T'inquiète pas, ça va aller. Maintenant, tu n'es plus seule. »
11:41J'ai une famille qui, même aujourd'hui, moi, à 35 ans, j'aimerais avoir un père et une mère
11:48qui me prennent dans leurs bras et qui me disent qu'ils m'aiment et sur qui je peux compter
11:52et qui me réconfortent et qui pensent toutes mes blessures.
11:56Voilà, j'ai réussi à me reconstruire seule, mais c'est tellement difficile
12:02et ça prend tellement de temps.
12:05Il faut qu'on se réveille et qu'on constate qu'il y a quelque chose
12:11qui ne tourne pas rond dans le système.
12:13C'est du passé, je fais petit à petit le deuil de tout ça
12:18et maintenant, mon combat, ça va être de me battre
12:20pour ceux qui ont vécu la même chose ou non,
12:24mais en tout cas, qui se retrouvent dans la nature à 18 ans
12:27et qui ne savent pas par où commencer.
12:29Parce qu'à 18 ans, on a encore un gamin,
12:32on ne sait pas ce qu'on veut faire, on ne sait pas comment faire.
12:35Et quand on n'a pas de parents derrière, c'est encore plus dur.
12:38Et moi, je ne veux pas laisser ça comme ça.
12:41J'ai une page Instagram, une page Facebook, une page Twitter.
12:46Bien sûr, n'hésitez pas.
12:49Si vous vous retrouvez dans mon témoignage,
12:51je serai là pour vous aider, pour vous accompagner.
12:54Si vous avez envie de vous en sortir aussi,
12:57parce qu'il y a une question de volonté,
12:59moi, je me suis battue pour m'en sortir
13:01parce que ça se passe aussi là-dedans
13:05et que je l'ai voulu très fort.
13:08C'est encore difficile aujourd'hui pour moi,
13:10j'ai encore plein de difficultés,
13:12mais j'avance petit à petit, de manière positive.
13:15J'essaie d'être la meilleure mère du monde
13:17et la meilleure personne, la meilleure version de moi-même.
13:20Et si aujourd'hui, je peux vous tendre la main
13:22pour que vous ayez confiance en vous
13:25et que vous sachiez que quelqu'un a confiance en vous
13:30et croit en vous,
13:32alors je veux le faire
13:33avec cette association des Pupilles de Ligne.
13:36Pupilles de Ligne.
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