00:00Dis-moi comment tu bois, et je te dirai à quelle classe sociale tu appartiens.
00:03Prenez d'abord les classes populaires.
00:04L'anthropologue Jean-Pierre Castelin a enquêté chez les Dockers du Havre
00:08et a bien montré que la sociabilité ouvrière s'est construite autour du verre partagé.
00:12Verre qui est d'ailleurs souvent une pinte de bière ou un vin bas de gamme.
00:16Le bistrot, c'est le prolongement de l'usine, mais sans le patron.
00:19C'est un espace de camaraderie et une soupape de décompression vitale face à l'usure du travail.
00:24Pourtant, cette manière de consommer est méprisée par les classes dominantes.
00:27On va parler de poivreau, d'ivrogne, de pochetron.
00:30C'est une manière de boire qui est censée se pathologiser,
00:32diaboliser par les pouvoirs publics ou dans les productions culturelles,
00:35et stigmatiser pour tenter de normaliser le corps de la classe laborieuse.
00:41Appliqué aux classes moyennes et populaires des jeunes générations,
00:43ça correspond plutôt à ce qu'on appelle le binge drinking du week-end.
00:46Là encore, on observe une instrumentalisation politique de ces comportements
00:50parce que les franges les plus conservatrices vont avoir tendance à valoriser
00:53les fêtes de villages dites traditionnelles,
00:55quand, à l'inverse, les mêmes comportements par des populations citadines,
01:00a fortiori si elles sont issues de l'immigration ou perçues comme racisées,
01:04ben là, par contre, c'est le diable absolu.
01:06Maintenant, de l'autre côté de l'échelle sociale,
01:09chez les bourgeois, on ne se bourre pas la gueule, non, non, on déguste.
01:12Ici, on déploie autour de l'alcool un savoir expert.
01:17Oonologie, mixologie, culte du millésime, du champagne...
01:20Monique Pinson-Charlot, d'ailleurs, parle du champagne comme outil de distinction dans son article
01:24« Le champagne contribue à la mayonnaise oligarchique ».
01:27Dans les milieux les plus aisés, on boit dans des espaces privés,
01:31feutrés, décorés et surtout pas sur la place publique.
01:34L'enjeu, c'est de se distinguer le plus possible de l'ivresse populaire
01:36qui est synonyme de perte de contrôle.
01:38La consommation des classes aisées est valorisée,
01:41est érigée en art de vivre à la française
01:43et masque surtout une violence de classe.
01:45Parce que c'est pas du tout la même chose de boire une 8-6 en canette sur l'espace
01:49public
01:49et une bière artisanale dans une microbrasserie.
01:52Mais vous allez me dire, et vous auriez raison,
01:54et alors ceux qui ne boivent pas ?
01:55Et en fait, aujourd'hui, on a une sorte de nouvelle norme qui s'érige,
01:59c'est ce qu'on pourrait appeler la sobriété performative.
02:02Bon alors, on est d'accord, d'un point de vue purement médical,
02:04ne pas boire est une excellente chose pour la santé.
02:06Mais sociologiquement, faire de sa sobriété une vitrine,
02:09ça dit en fait tout autre chose.
02:11Le nouveau comble du chic, c'est plus l'onologie, mais c'est la pureté.
02:15La détox, le culte du corps, le dépassement de soi, les exploits sportifs, etc.
02:19C'est l'idée que désormais, le corps doit être une machine absolument propre et optimisée.
02:23La sobriété devient un outil de productivité ultime,
02:26par ailleurs parfaitement aligné avec les valeurs du capitalisme moderne.
02:30Un individu rentable qui se lève à 5h du matin pour aller courir
02:33et qui ne perd pas son temps et son énergie dans l'ivresse.
02:36Bref, réfléchissez-y la prochaine fois.
02:38Comment vous buvez ?
02:39Qu'est-ce que vous buvez ?
02:40Avec qui ?
02:41Pourquoi ?
02:41Ou pourquoi vous ne buvez pas ?
02:43Et qu'est-ce que ça dit de votre position sociale ?
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