Passer au playerPasser au contenu principal
Le confessionnalisme libanais : une tradition qui fragilise le pays ?

Depuis l'adoption de sa constitution en 1926, le Liban repose sur un système de partage du pouvoir entre ses différentes communautés religieuses. Initialement conçu pour représenter la diversité confessionnelle du pays, ce système, renforcé par le Pacte national de 1943, a façonné la gouvernance libanaise pendant des décennies.

Mais comment ce système complexe, inspiré par une démographie fragmentée, a-t-il conduit à des tensions communautaires et même à une guerre civile dévastatrice ? Le rôle des réfugiés palestiniens et l'implication du Liban dans les conflits israélo-arabes ont profondément modifié l'équilibre démographique et exacerbé les divisions.

L'Accord de Taïf en 1989 a tenté de réformer ce partage du pouvoir après la guerre civile, transférant certaines prérogatives du président chrétien au premier ministre musulman. Pourtant, cet accord, visant la stabilité, est aujourd'hui critiqué pour son rôle dans l'immobilisme politique.

Ce système, malgré sa longévité, semble essoufflé. Les nombreuses communautés religieuses, autrefois unies par ce pacte, sont aujourd'hui confrontées à une crise économique et sociale profonde, remettant en question la pertinence et l'efficacité du confessionnalisme au Liban.

#Liban #Confessionnalisme #PolitiqueLibanaise

Catégorie

📚
Éducation
Transcription
00:02En février 2020, le président libanais était un chrétien maronite,
00:08son premier ministre un musulman sunnite
00:10et le président de la Chambre des députés un musulman chiite.
00:15Dix ans plus tôt, en 2010, c'était pareil.
00:20Et en 2000 aussi.
00:22Tout comme en 1990.
00:26Bon, vous voyez l'idée.
00:30Et quand on regarde la composition du gouvernement libanais,
00:33on remarque que pas moins de sept cultes sont représentés.
00:37Ce partage du pouvoir entre les communautés religieuses,
00:40c'est ce qu'on appelle le confessionnalisme.
00:44L'idée, c'est de représenter les très nombreuses communautés religieuses du pays.
00:49Sur le papier, cette répartition des pouvoirs devait s'adapter à la population multiconfessionnelle.
00:55Mais dans les faits, c'est plus compliqué.
01:00Pour comprendre tout cela, il faut remonter en 1926,
01:03lorsque le Liban était encore sous tutelle française.
01:07Cette année-là, la constitution du Liban est adoptée.
01:11Elle prévoit l'instauration du confessionnalisme à la Chambre des députés dans un premier temps.
01:16L'article 24 établit alors un partage égalitaire des sièges entre chrétiens et musulmans
01:23et proportionnellement entre les communautés de chacune de ces deux catégories.
01:29Et en 1943, après l'indépendance du pays,
01:33un pacte national élargit ce confessionnalisme à d'autres fonctions.
01:38Le président de l'époque, Bechara el-Khouri,
01:41et son premier ministre, Riyad el-Solf,
01:44décident ainsi que le président du Liban devra être
01:47chrétien maronite,
01:49son premier ministre musulman sunnite,
01:52le président de la Chambre des députés musulmans chiite
01:55et son vice-président chrétien orthodoxe.
01:59Un pacte qui n'a aucune valeur juridique.
02:03Pourtant, il est encore respecté aujourd'hui.
02:10Mais ce système n'est pas juste là pour faire joli.
02:13Il répond à la grande particularité du Liban,
02:16sa démographie très fragmentée.
02:18En effet, un recensement effectué en 1932
02:21montre alors que le pays compte
02:2451,1% de chrétiens et 48,8% de musulmans.
02:30Et puis, au sein même de ces deux blocs,
02:32il y a des subdivisions.
02:35Mais ces données vont vite devenir obsolètes.
02:40En 1948, Israël déclare son indépendance.
02:45800 000 Palestiniens fuient alors le pays.
02:48100 000 d'entre eux se réfugient au Liban.
02:51Cet afflux massif change la démographie du pays,
02:54car le Liban ne compte à l'époque qu'un million d'habitants.
02:58Et puis, il y a autre chose.
03:00Ce sont des réfugiés qui ne sont pas que des hommes et des femmes,
03:04mais qui sont des musulmans sunnites.
03:07Avec l'arrivée des Palestiniens musulmans,
03:10les chrétiens sont de plus en plus minoritaires.
03:13Or, le partage du pouvoir politique,
03:16décidé en 1943,
03:18donne le pouvoir présidentiel
03:20à un chrétien maronite.
03:22L'installation de ces réfugiés dans la durée
03:24va exacerber les tensions communautaires dans le pays,
03:27puisqu'une partie de la classe politique,
03:29notamment les chrétiens maronites,
03:31ne voulaient pas de ces camps de réfugiés.
03:35Et pour ne rien arranger à la situation,
03:39en 1967,
03:40le sud du Liban devient une base de combattants palestiniens
03:44qui s'opposent à Israël
03:45lors de la guerre des Six Jours.
03:48Guerre entre Israël et les pays arabes voisins.
03:52Le Liban se retrouve donc impliqué
03:55dans le conflit israélo-arabe.
03:58Et puis, en avril 1975,
04:02« Depuis dimanche, Beyrouth est une ville folle,
04:05folle de violence et de peur. »
04:06Une guerre civile éclate au Liban.
04:10Dès son origine,
04:11ce conflit est issu des tensions confessionnelles
04:14dans le pays.
04:16Il débute le 13 avril 1975,
04:19lorsqu'un groupe de combattants palestiniens
04:22tue quatre personnes à la sortie d'une église.
04:25Quelques heures plus tard,
04:27en réponse à cette tuerie,
04:28des membres du parti chrétien phalange libanaise
04:31tirent sur un autobus
04:33qui transporte des Palestiniens
04:34et font alors 27 morts.
04:37Le conflit dure presque 15 ans
04:39et fait plus de 120 000 morts.
04:43En plus de renforcer les tensions
04:44entre les communautés,
04:46il sera le théâtre d'intervention
04:48de puissances extérieures,
04:50comme Israël,
04:51qui craint la présence
04:52de combattants palestiniens à sa frontière,
04:54mais aussi la Syrie,
04:56qui souhaite contenir le conflit.
04:58Il faut attendre 1989
05:01pour qu'un traité vienne mettre fin à cette guerre.
05:07L'accord de Taïf.
05:09Ce traité acte la fin de la guerre
05:11et réorganise par la même occasion
05:13le partage des pouvoirs entre les confessions.
05:17Voici les deux principaux points de l'accord.
05:19Le président chrétien cède certains pouvoirs
05:22au premier ministre musulman sunnite,
05:24qui représente les populations musulmanes,
05:27désormais de plus en plus nombreuses dans le pays.
05:29Et en échange,
05:30le camp chrétien demande le retrait
05:32des troupes syriennes
05:32présentes sur le sol libanais
05:34depuis le début de la guerre civile.
05:37Mais cet accord ne fait pas l'unanimité.
05:40On est parti sur un discours officiel
05:43de ni vainqueur ni vaincu.
05:45Mais dans les faits,
05:46ce n'est bien évidemment pas le cas,
05:47puisque les vainqueurs,
05:50en sortant de Taïf,
05:51c'est la communauté sunnite.
05:53Sur la question des soldats syriens notamment,
05:56les chrétiens regrettent l'absence de calendrier
05:58pour le départ des troupes syriennes du pays.
06:01Troupes qui ne quitteront d'ailleurs le Liban
06:03qu'en 2005.
06:07Bon, malgré les oppositions qu'il suscite,
06:10l'accord est signé
06:11et le confessionnalisme maintenu.
06:14En presque 100 ans,
06:16le confessionnalisme a survécu
06:18à des mutations démographiques
06:19et au traumatisme de la guerre civile.
06:22Mais aujourd'hui,
06:23il semble à bout de souffle.
06:26Pour certains,
06:28il aurait contribué à un immobilisme politique,
06:31responsable de la crise économique et sociale
06:33qui frappe le pays depuis plusieurs années.
06:36Depuis les accords de Taïf,
06:38depuis la fin de la guerre civile,
06:39la politique au Liban n'évolue pas.
06:42L'équilibre est tellement précaire
06:43et on a tellement peur de rompre cet équilibre
06:45et de retourner dans un état
06:46d'anomie sociétal,
06:49de chaos complet
06:50et de guerre civile
06:52qu'au final,
06:53il faut que rien ne bouge.
06:55Et cet immobilisme
06:56s'accompagne d'une crise majeure dans le pays.
07:00Selon la Banque mondiale,
07:02plus de 1 Libanais sur 4
07:03vit sous le seuil de pauvreté,
07:05ce qui correspond à moins de 7 euros par jour.
07:09Et s'ajoute à cela
07:10la pauvreté dans laquelle vivent les réfugiés,
07:12notamment Syriens et Palestiniens,
07:14qui sont 1,5 million dans le pays.
07:20Cette situation économique
07:22s'accompagne d'une crise des services publics.
07:26Prenons l'exemple de l'électricité.
07:30D'après ce rapport
07:31sur la compétitivité mondiale,
07:33publié tous les ans par le Forum de Davos,
07:35en 2017,
07:36le système électrique libanais
07:38était le quatrième le plus déficient du monde
07:40sur les 137 pays du classement.
07:44Et pour ce qui est de l'eau,
07:46si presque 80% de la population
07:48est raccordée à un service d'eau potable,
07:51ce dernier ne fonctionne pas en continu.
07:54Pendant l'été, par exemple,
07:56l'établissement des eaux
07:57et de l'assainissement de Beyrouth-Mont-Liban,
07:59le principal fournisseur du pays,
08:01ne fournit de l'eau que 3 heures par jour.
08:05Pour le reste de la journée,
08:06les Libanais payent des services privés
08:08pour avoir de l'eau potable.
08:11Cette situation a déclenché dans le pays
08:14un vaste mouvement de protestation
08:16à l'automne 2019.
08:18Et lors de ces manifestations,
08:20certains slogans visent directement
08:22le système confessionnaliste.
08:25Son omniprésence est un échappatoire.
08:27Il ne laisse place à aucun autre débat,
08:31à aucun autre discours
08:32qu'un discours confessionnel
08:34et empêche la focale de se décaler du confessionnel.
08:38C'est quelque chose de très flou au final.
08:40à des choses plus concrètes
08:41comme l'économie, les finances,
08:44les finances publiques.
08:45Ça, c'est quelque chose dont on ne parle jamais.
08:48Au-delà du système en tant que tel,
08:50il y a aussi un rejet plus direct
08:52de la classe politique.
08:54On lui reproche son manque de renouvellement.
08:57Il faut dire qu'une large partie des pouvoirs
08:59est détenue par les mêmes familles
09:00depuis des décennies.
09:02La tête d'un parti et ou le siège à l'Assemblée
09:06se transmet souvent de génération en génération.
09:10Par exemple, sur les dix premiers partis
09:12présents à l'Assemblée législative en 2018,
09:16quatre sont dirigés par le fils
09:18ou le petit-fils d'un membre fondateur.
09:21Et sur les 128 députés élus,
09:23au moins 22% ont un lien de parenté
09:26avec un ancien ministre,
09:28un ancien député
09:29ou un ancien président.
09:32Une classe politique
09:34régulièrement accusée de corruption
09:36par les médias
09:37et les organisations de lutte contre ces pratiques.
09:44S'il semble compliqué
09:45d'imaginer la fin de ce système,
09:47en place depuis presque un siècle,
09:50force est de constater qu'aujourd'hui,
09:51les revendications des Libanais
09:53qui descendent dans la rue
09:54vont bien au-delà
09:56de ces divisions communautaires.
09:58Sous-titrage Société Radio-Canada
Commentaires

Recommandations