00:00On nous a tondus, on nous a tatoués.
00:04J'avais le numéro A5556,
00:07mais quand je demandais ma mère, ma grand-mère, où c'est qu'elles sont ?
00:14Et on me montrait la cheminée du camp qui flambait,
00:19pas qui fumait, mais qui flambait.
00:21J'ai vu des camarades qui prenaient le camion,
00:25qui les amenaient à la chambre à gaz,
00:27et qui nous ont crié,
00:30si jamais vous vous en sortez, racontez.
00:33C'était le début de l'enfer.
00:38Le début de l'enfer.
00:45Je m'appelle Denise Toros-Marter.
00:50Je suis née à Marseille avec mes deux frères,
00:53qui étaient plus âgés que moi.
00:55Nous habitions dans le centre de Marseille.
00:57Ma grand-mère avait un magasin de chaussures,
01:00mes tantes et oncles avaient aussi un magasin de chaussures.
01:04Mon père était garagiste.
01:07Mon père a été mobilisé et envoyé en Syrie.
01:13Nous avons déménagé et nous avons habité dans les appartements du gardien du garage de Syrie.
01:25Finalement, étant donné qu'il avait trois enfants et qu'il avait un certain âge,
01:32il avait déjà 45 ou 46 ans,
01:35on l'a rapatrié et comme nous habitions dans le garage de mon père,
01:42nous sommes restés dans des conditions très précaires à habiter dans le garage de mon père.
01:48À un moment donné, nous avons appris qu'il fallait se déclarer à la préfecture comme étant juif.
01:55Et on s'en allait, comme tout bon citoyen français, nous déclarer à la préfecture.
02:03Nous avons déclaré à la préfecture et puis on a appris qu'on commençait à ramasser les personnes de confession
02:14israélite.
02:17Et des gens qui faisaient partie de la résistance nous ont dit, vous devriez partir.
02:24On est en train de ramasser des juifs et vous risquez trop.
02:29On était confiants dans la citoyenneté française.
02:33On disait, mais on est français, on est français depuis des générations.
02:37Pourquoi on allait nous ramasser pour nous envoyer, on ne savait pas où.
02:45Et puis, un jour, on apprend que le professeur Crémieux venait d'être ramassé pour être déporté, on ne savait
02:56pas où.
02:56Et le professeur Crémieux était un psychiatre connu,
03:01avait lui-même des générations de français derrière lui.
03:11Et je suis arrivée au garage en étant passée chez ma grand-mère qui avait un magasin de chaussures
03:21et qui m'a dit, le professeur Crémieux a été arrêté.
03:25Psychiatre connu, vieille famille française.
03:31Je suis rentrée chez moi et j'ai dit à mes parents,
03:35le professeur Crémieux a été arrêté, nous allons tous être arrêtés.
03:38Il répond aux mêmes conditions que nous et donc nous allons nous-mêmes être arrêtés.
03:44Mon père avait tellement souffert de la première guerre de 14-18
03:51qu'il ne voulait pas, à nouveau, laisser son patrimoine, son garage pour partir où ?
04:01On avait bien des cousins qui étaient dans le Gard et dont certains étaient dans la Résistance,
04:07mais après, avec quoi allions-nous vivre ?
04:12Si on abandonnait notre patrimoine et si on partait dans le Gard comme ça, sans rien ?
04:19On est restés et il s'est avéré qu'un beau jour, on frappe à notre porte.
04:30On frappe à notre porte et on me demande,
04:36« Monsieur Martère », et je demande à ces deux messieurs français,
04:44« C'est pourquoi ? »
04:46« Ça ne vous regarde pas. »
04:48« Oui, mais je suis sa fille. »
04:49« Ah, vous êtes sa fille. »
04:51Alors, vos papiers, et ils sont montés dans la chambre pour réveiller mon père et pour l'arrêter.
05:01On avait à côté de nous une menuiserie et comme le garage n'était pas rempli,
05:09c'était quand même un garage qui faisait à peu près, je ne sais pas moi, 60-70 voitures
05:14et il y avait un manœuvre qui donnait les Résistants et les Juifs pour 50 francs par tête de pipe.
05:26Et donc, c'était lui qui faisait la manœuvre.
05:29Et c'est lui qui a mené toutes les planches dans le garage
05:34et qui nous a dénoncés, qui nous a dénoncés à la Gestapo à moyennant 50 francs par tête.
05:42Donc, ça a été le trajet qu'on nous a fait subir,
05:48c'est-à-dire 425 rue Paradis, c'était le siège de la Gestapo
05:53et on était dans une grande cellule, la moitié ou le tiers de cette salle à peu près
06:01et avec d'autres personnes qui avaient été arrêtées en même temps.
06:06Et là, bon, les interrogatoires, très peu à manger,
06:15mais enfin, ça c'était le début et on ne savait pas que ça allait être pire après.
06:24Il est arrivé un moment où on nous a dit, vous allez partir, votre convoi est proche
06:32et donc, préparez vos bagages, préparez ce que vous avez.
06:39Après, nous avons été mis dans un train.
06:44Un train, c'était un train comme les trains de troisième classe
06:49et acheminé sur Paris et Drancy.
06:54Et Drancy était le lieu de rassemblement de ceux qui allaient partir, on ne savait pas où.
07:01Et puis, nous sommes restés là, disons, une dizaine de jours
07:05et après, on demandait à certaines personnes, on était bien, je ne sais pas moi, plus de 150 dedans.
07:18Mais où est-ce qu'ils vont tous ces convois ?
07:20Alors, il y avait des gens qui parlaient le yiddish
07:24et qui m'ont dit, ah, ils vont aller à Pitschipoy.
07:28Et Pitschipoy, en yiddish, c'est un village imaginaire
07:34et c'était Auschwitz.
07:37Mais nous ne le savions pas.
07:40Donc, on a attendu plusieurs convois qui se sont formés
07:45et puis après, on nous a dit, bon, ben, c'est à votre tour, préparez vos affaires
07:51et on va vous expatrier.
07:55Les expatriés, où ?
07:57C'était sur l'Est, mais on ne savait pas où.
08:02On a pensé qu'on allait dans un camp de travail
08:06et que, bon, comme avaient fait les STO, les services du travail obligatoires,
08:13mais on ne savait pas, on ne savait rien.
08:17Donc, on nous a mis, nous a amenés dans un train
08:24et là, ce n'étaient pas des wagons de troisième,
08:28c'étaient des wagons à bestiaux
08:32où on est rentrés, peut-être 50 dans un wagon
08:39avec une tinette au milieu pour faire nos besoins
08:44et on nous a donné de la nourriture pour le voyage
08:49mais on ne savait pas où on allait.
08:52Et il y avait des allemands, des soldats allemands
08:57sur le toit des wagons pour éviter que nous nous échappions.
09:02Et donc, on est arrivés, on est arrivés à Auschwitz
09:09et là, on nous a fait descendre du wagon
09:15et...
09:19Excusez-moi.
09:21On nous a fait descendre du wagon
09:23et il y avait des soldats allemands qui nous ont accueillis.
09:30On a été séparés tout de suite.
09:33Mon père, ma mère, ma grand-mère et moi.
09:39Et il y a eu des déportés qui nous ont accueillis
09:45qui étaient déjà en toile rayée
09:49comme vous avez dû en voir
09:51et qui nous ont dit, qui nous ont chuchoté
09:56que les gens âgés prennent les enfants avec elles.
10:01Donc, on a...
10:05Il y a eu des personnes qui ont pris des enfants
10:09et en pensant qu'elles allaient aller dans un camp familial.
10:15Là, on a été séparés tout de suite de ma mère,
10:20de ma maman,
10:22de les messieurs, les hommes plus loin.
10:26Et nous étions, disons, les jeunes filles
10:30et nous pouvions servir encore à quelque chose.
10:33Et on nous a fait rentrer dans un bloc
10:35qui était le bloc 31
10:36et qui était un bloc de réception
10:40des nouvelles arrivantes.
10:43Et là, on avait des chalits,
10:48une couverture.
10:50Et ça a commencé,
10:53Raus, en allemand,
10:55et mettez-vous là, couchez-vous là.
10:58Et...
10:59Enfin, c'était le début de l'enfer.
11:04Après ça, bon, ben...
11:06On a été nommés dans des commandos.
11:11J'ai eu encore la chance
11:14de tomber sur un commando
11:17où il y avait la chef de commando
11:19qui était une résistante communiste allemande
11:24et qui m'a pris sous son aile
11:27pour que je ne sois pas exposée
11:31à aller faire des travaux sur la route
11:33et en plein soleil
11:36et avec des conditions épouvantables.
11:40N'ayant pas de chaussures
11:41ou des chaussures qui étaient,
11:44comment dirais-je,
11:45mouillées et séchées,
11:47et...
11:49j'ai commencé à avoir le pied
11:53qui devenait bleu
11:54et qui enflait.
11:57Et il fallait,
11:59pour aller à l'infirmerie,
12:01il fallait vraiment
12:03obtempérer
12:05pour se faire admettre à l'infirmerie.
12:09Et finalement,
12:10on m'a menée à l'infirmerie
12:12sur un chariot
12:14parce que je ne pouvais plus marcher.
12:17et mes pieds étaient devenus bleus.
12:20Et sur ce chariot,
12:22il y avait la déportée responsable
12:26qui ne voulait pas me mettre
12:28sur le chariot
12:29et qui m'a dit
12:30« Non, tu peux marcher, allez... »
12:32J'ai dit « Je ne peux pas marcher
12:33et tu me mets sur le chariot,
12:35moi je ne peux pas faire autrement. »
12:37Et oui, bon,
12:38elle a respecté
12:40mais elle m'a quand même
12:41mis sur le chariot
12:42pour m'amener à l'infirmerie.
12:44Et à l'infirmerie,
12:46j'ai les boursouflures
12:50qui ont éclaté,
12:53qui étaient devenues bleues,
12:54qui ont éclaté
12:55et c'était purulent.
12:58C'était purulent
13:00et les doigts de pied sont tombés.
13:02Je veux bien vous le faire voir,
13:04mais il faudra me remettre
13:08les pantoufles après.
13:14Voilà, et c'est ce qui m'a sauvé la vie.
13:17Donc je suis restée
13:18un certain temps
13:20avec des infirmières
13:22qui ont eu pitié de moi
13:25et qui m'ont dit
13:26« Tiens le coup,
13:30les Russes ne sont pas loin,
13:32il faut que tu tiennes. »
13:34et effectivement,
13:35on entendait des canons
13:36et ils ont commencé,
13:40les Allemands,
13:42à débarrasser des archives,
13:45à débarrasser des endroits
13:48qui pouvaient prouver
13:51leur cruauté.
13:53et finalement,
13:57nous sommes restés
13:58dans une espèce
13:59de no man's land
14:01pendant quelques jours,
14:03donc après ce no man's land,
14:06des soldats
14:08qui sont rentrés dans le camp.
14:10Nous, on avait la tête
14:13qui sortait des chalils
14:14et on a vu des soldats
14:20et on a dit
14:23« Qui vous êtes ? »
14:25Il m'a dit
14:25« Nous sommes des Russes. »
14:28Donc le camp
14:29était libéré par les Russes.
14:32Il y a eu un officier russe
14:34qui est rentré dans la chambre
14:37et qui nous a vu sortir
14:40la tête des chalils.
14:45et qui nous a dit
14:47« Pauvre Jean ! »
14:51Et ce « Pauvre Jean »,
14:52ça a été quelque chose
14:55qui m'a tellement meurtrie.
15:00Et puis finalement,
15:02bon, ils nous ont pris en main,
15:04ils nous ont fait manger
15:05petit à petit,
15:07ils nous ont soignés.
15:08Un frère a été déporté,
15:10il s'en est sorti aussi.
15:12hélas, il n'est plus là maintenant.
15:15Et mon autre frère
15:16était dans la Résistance
15:17et dans le maquis
15:18du Gard
15:20vers Sauve-Saint-Hippolyte-du-Fort.
15:23Et ils ont su,
15:25je ne sais pas comment,
15:27par quel message
15:30ils avaient reçu,
15:32que j'étais vivante
15:34et que j'étais soignée
15:36à Odessa.
15:37Or, je ne suis jamais allée
15:39à Odessa,
15:40c'était un faux bruit.
15:42Mais enfin,
15:43ils ont su quand même
15:45que j'étais vivante.
15:46Et malheureusement,
15:48quand je suis arrivée,
15:51je leur ai dit que
15:52nos parents avaient été
15:55massacrés.
15:55massacrés.
15:56Et finalement,
15:57nous nous sommes retrouvés
15:59tous les trois
16:00en Marseille
16:00et trois orphelins,
16:02puisque nous avions perdu
16:04nos parents.
16:05Quand je suis rentrée,
16:07on a créé
16:08l'Amicale des déportés
16:10d'Auschwitz,
16:11parce qu'il n'y avait
16:13que les résistants
16:14qui racontaient leur sort
16:17et qui parlaient.
16:19Donc, on a fait
16:21un repas de retrouvailles
16:23avec des camarades déportés
16:25et on a dit
16:28écoutez, maintenant,
16:29il faut que parlent
16:30de nous aussi.
16:31Et donc,
16:32on s'est regroupés
16:33en Amicales
16:35et on a fait
16:36des petites réunions,
16:39des petites réunions
16:40de...
16:41comment dirais-je...
16:43conviviales.
16:45Et on a dit
16:46« Et si on crée
16:48l'Amicale des déportés
16:49d'Auschwitz ? »
16:51Et c'est comme ça
16:51qu'on a créé l'Amicale.
16:53Et on a été
16:55rapidement mis
16:57en contact
16:58avec des professeurs
16:59d'histoire
17:00qui ont voulu
17:06nous faire témoigner
17:08dans les collèges,
17:10les écoles,
17:11les facultés,
17:12etc.
17:13Et ça a été
17:15un bénéfice
17:16pour non seulement
17:19les professeurs
17:21qui ne connaissaient pas
17:23toutes les fins
17:25que nous avions supportées
17:28et puis,
17:29bon,
17:31qui ont organisé
17:36des témoignages scolaires
17:39dans les facultés
17:43et les universités.
17:44En principe,
17:45je termine
17:46mes témoignages
17:47avec le testament
17:49d'Auschwitz
17:50que j'ai fait moi-même.
17:52nous, les âmes errantes
17:54de nos six millions
17:55de martyrs,
17:56dont les cendres
17:58encore chaudes
17:58sont éparpillées
18:00dans les plaines
18:01lugubres
18:01de la haute
18:02Silésie,
18:03nous,
18:04les mères juives,
18:06séparées
18:07sauvagement
18:07de nos petits
18:08dont ils n'ont pas
18:10eu seulement
18:10pitié,
18:12nous,
18:13les vieillards,
18:14juste des saintes
18:16communautés,
18:17qui sommes morts
18:18dans les chambres
18:18agaces
18:19en prononçant
18:20le nom de l'Éternel.
18:22Nous,
18:23les innocents,
18:24les petits Daniel
18:25ou Myriam,
18:26les petits Maurice
18:27ou Sarah,
18:29souriant vers l'avenir
18:31qui semblait souffrir
18:32à notre émerveillement.
18:34Nous,
18:35les enfants,
18:37les frères et les sœurs
18:38de nos disparus,
18:39nous qui avons échappé
18:42miraculeusement
18:43à la tragédie
18:44de l'arrestation
18:45et de la déportation,
18:47mais qui n'avons pas
18:48connu la joie
18:49d'une adolescence
18:50entourée
18:51de nos parents chéris.
18:52Nous,
18:53les héroïques défenseurs
18:55des derniers remparts
18:57du ghetto de Varsovie
18:58qui avons pu
18:59moins choisir
19:00de mourir
19:01en combattant
19:02plutôt que d'être traités
19:03et exterminés
19:05comme des bêtes.
19:06Et nous,
19:07les derniers survivants
19:09de la Shoah,
19:10ultimes témoins
19:11de la barbarie nazie,
19:13qui avons touché
19:14le tréfonds de l'horreur
19:15et dont les blessures
19:17se cicatrisent à peine.
19:19Nous léguons
19:20notre mémoire meurtrie
19:21à nos jeunes héritiers
19:23de la marche des vivants
19:24et des voyages
19:26de la mémoire,
19:27ainsi qu'à leurs disciples,
19:29vous qui avez voulu refaire
19:31l'itinéraire sanglant
19:33qu'a suivi le peuple juif
19:34en pénétrant
19:36dans les camps d'extermination.
19:38Nous vous léguons
19:39notre mémoire
19:40à charge pour vous
19:41de la transmettre
19:43de génération en génération
19:45afin que nul n'oublie,
19:47afin que nul ne doute,
19:49afin que nul ne nie.
19:51Nous vous léguons
19:52notre mémoire
19:54que nous avons reçue
19:55nous-mêmes
19:56par serment
19:57de nos familles
19:58et de nos camarades
20:00assassinés sous nos yeux.
20:02Puissent nos héritiers
20:03rappeler aux hommes
20:06la folie exterminatrice
20:08d'une idéologie
20:10innommable
20:10contre un peuple
20:12qui n'aspirait qu'à la paix.
20:14Puissent-ils faire preuve
20:16de vigilance
20:17dans les années
20:18et les siècles à venir
20:19et ne pas oublier
20:21pour autant
20:22la tolérance
20:23vis-à-vis des autres.
20:25Puissent le flambeau
20:27de la mémoire collective
20:28que nous vous transmettons
20:30avant d'en arriver
20:31à notre dernier voyage
20:33vous protéger
20:34à tout jamais
20:35d'un dernier Auschwitz.
20:37Merci.
20:39Applaudissements
20:41Applaudissements
20:41Sous-titrage Société Radio-Canada
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