00:00Le Grand Matin Sud Radio, 7h10, Maxime Liedau.
00:057h40 sur Sud Radio, on va s'interroger sur l'État et sur l'argent public.
00:09Est-ce qu'aujourd'hui, l'État est le meilleur actionnaire pour réindustrialiser le pays ?
00:13Bonjour Olivier Villuanzy.
00:15Bonjour.
00:16Merci beaucoup d'être avec nous ce matin.
00:17Vous êtes expert en réindustrialisation et enseignant au Conservatoire National des Arts et Métiers,
00:22qu'on appelle le CNAM.
00:23On a eu envie de vous interroger parce qu'est revenu dans l'actualité ce cas d'Insect,
00:28une entreprise qui a quand même touché près de 148 millions d'euros d'argent public.
00:32Est-ce que pour que tout le monde d'abord ait les mêmes bases,
00:34vous pouvez nous rappeler ce qui s'est passé avec cette entreprise,
00:37donc qui a quand même coûté aux contribuables 148 millions d'euros ?
00:41C'est une entreprise qui était très innovante et elle rentrait parfaitement dans cette priorité qu'il y avait
00:48pour les innovations de rupture, ce qu'on a appelé la Startup Nation et son pendant industriel.
00:53Il y a eu beaucoup de start-up numériques, mais il y en a aussi d'autres qui produisaient des
00:58biens.
00:58En l'occurrence, Insect, il s'agissait de produire des protéines,
01:02mais non pas d'origine habituelle, d'animaux classiques qu'on élèverait ou de végétaux,
01:09mais à base d'insectes.
01:11Et ces protéines devaient rentrer dans l'alimentation animale ou bien,
01:15pourquoi pas, un jour dans l'alimentation humaine.
01:17On était donc dans une forme de rupture technologique par rapport à nos chaînes d'alimentation protéines.
01:23Donc si cette entreprise a à un moment touché de l'argent public,
01:26c'est grâce au tampon validé, on va dire, de BPI France, dirigé par Nicolas Dufour,
01:30qui était interrogé par les parlementaires en fin de semaine dernière.
01:34Et il a dit, écoutez, vous nous accusez d'avoir dépensé l'argent public.
01:37Mais enfin, l'entrepreneuriat, en réalité, c'est parfois en test, parfois ça marche, parfois ça ne marche pas.
01:42Je me mets à la place de tous ceux qui nous écoutent, ça ne marche pas à 148 millions d
01:45'euros.
01:46Vous, Olivier Luanzi, qui êtes expert de ces questions-là,
01:48comment on doit regarder ce projet comme une aventure entrepreneuriale
01:51ou comme, il faut le dire, un mauvais choix d'investissement de la part de l'État ?
01:56Alors, je vais avoir un point de vue nuancé.
01:58On a décidé de faire des innovations de rupture, c'était France 2030.
02:02Et donc, quand on décide de faire des innovations de rupture,
02:05je dirais que ça va avec, c'est consubstantiel.
02:08Il y a des innovations qui vont marcher et d'autres qui ne vont pas marcher.
02:11Alors, celle-là, elle fait parler d'elle parce qu'elle était énorme en termes d'investissement.
02:17Mais sur cette partie-là, j'ai envie de donner raison à Nicolas Dufourque.
02:21À partir du moment où on décide de faire de l'innovation de rupture dans nos politiques publiques,
02:26il ne faut pas s'attendre à des réussites à 100%.
02:29Néanmoins, et ça c'est important,
02:32il y a des choses qui ont été faites avec l'utilisation de l'argent public
02:35qui, moi, me gênent beaucoup.
02:37Premier point, c'est bien de faire de l'innovation de rupture avec de l'argent public.
02:42Au début, c'est très risqué, on dit que l'argent public est fait pour ça, très bien.
02:46Mais derrière, il faut qu'il y ait des gens qui soient prêts à investir du capital risque,
02:49du capital investissement.
02:51Et en France, on n'a pas stimulé le capital risque, le capital investissement
02:55qui va prendre le relais de la puissance publique, des subventions.
02:59C'est-à-dire, en fait, tout d'un coup, le privé qui vient ensuite prendre la main sur l
03:03'État,
03:03on est d'accord, pour faire simple ?
03:05Exactement, c'est l'argent privé qui vient prendre la main pour le développement.
03:09Et conséquence de ça, il y a des entreprises, des startups comme Insect qui ferment la porte,
03:14mais il y en a beaucoup, beaucoup, beaucoup, qui vont se faire financer ensuite aux États-Unis
03:19où il y a ce type de capital risque, capital investissement.
03:22Et donc, on a payé de la recherche publique, de l'innovation sur subvention publique en France
03:27pour des entreprises qui vont se développer, gagner de l'argent ailleurs,
03:33dans d'autres pays, notamment aux États-Unis.
03:35Ça, c'est le premier point qui me gêne sur la masse.
03:38Et puis, l'autre point qui est gênant, c'est qu'on nous avait promis des licornes.
03:43C'est-à-dire, c'est bien d'accepter une part de risque,
03:46de grandes entreprises françaises qui pourraient être leaders sur certains secteurs.
03:51Exactement, il nous faut une part de réussite.
03:52Elle est où, cette part de réussite ?
03:54Elles sont où ces petites entreprises qui sont devenues grandes
03:57et qui vont devenir des leaders de demain ?
03:59L'une qu'on a emblématique et qui illustre mon propos précédent,
04:03c'est Mistral dans l'intelligence artificielle.
04:05Oui, mais Mistral, après s'être développée dans le sud de la France,
04:08est actuellement possédée par une boîte qui est néerlandaise.
04:12Elle n'est plus possédée par une boîte ou par des capitaux qui sont français.
04:16Encore une fois, on a financé de la recherche, de l'innovation,
04:18avec de l'argent public.
04:20Mais après, le relais est pris par du privé extérieur à la France
04:24parce qu'on n'a pas su mobiliser notre épargne.
04:26Et donc, on n'en a plus les bénéfices.
04:27Mais quand on vous écoute, en fait, Olivier Lundi,
04:29vous qui êtes expert en réindustrialisation
04:31et enseignant au Conservatoire national des arts et métiers,
04:34on peut se poser cette question.
04:35Est-ce que l'État est aujourd'hui encore suffisamment lucide,
04:39suffisamment conscient de la réalité économique,
04:41notamment pour être un acteur d'investissement au premier plan ?
04:45Et j'ai tendance à avoir un petit doute là-dessus.
04:48Et je voulais vous donner un troisième argument.
04:50C'est qu'on sait très bien que notre potentiel de réindustrialisation,
04:54c'est-à-dire comment est-ce qu'on va créer des emplois industriels
04:56après 40 ans de désindustrialisation,
04:59après une industrie en France
05:01qui est l'une des plus faibles d'Europe en part dans notre économie,
05:05les deux tiers des emplois, les deux tiers des activités,
05:08ce n'est pas dans les start-up industrielles,
05:10c'est dans la consolidation du tissu industriel existant.
05:13Les petites et moyennes entreprises qui sont dans nos territoires,
05:16qu'il faut moderniser, qu'il faut le faire grandir.
05:19Et l'État, lui, a décidé, notamment avec France 2030,
05:23de faire tapis, j'ai envie de dire comme un peu au poker,
05:26de mettre tout l'argent public qu'on avait sur les start-up.
05:29Ça n'a pas été une politique équilibrée.
05:32Là, moi, je pense qu'il y a une erreur de jugement global,
05:36pas individuelle sur chacun des cas.
05:38Ça, je n'ai pas accès au dossier
05:39et c'est très difficile de juger individuellement s'il y a un cas.
05:43Mais globalement, on n'a pas eu une politique de réindustrialisation
05:46qui était équilibrée entre la modernisation,
05:50le développement du tissu industriel existant
05:53et puis des paris, parfois un peu fous,
05:55mais qu'il fallait faire pour après-demain
05:57sur des nouvelles entreprises,
05:58ces start-up industrielles.
06:00D'où ma dernière question, Olivier Luanzi.
06:01On se souvient tous de ce grand plan France 2030.
06:04C'était quand même 54 milliards d'euros sur 5 ans
06:07pour développer la fameuse compétitivité industrielle.
06:11Alors, un, quand on vous entend ce matin,
06:12on n'est pas rassuré.
06:13Deux, de ces fameux 54 milliards d'euros sur 5 ans
06:16et de ce grand plan France 2030,
06:18on en est où en quelques mots ?
06:20Il a été largement consommé.
06:22Aujourd'hui, il a été critiqué
06:24et matériellement raboté lors des derniers exercices budgétaires,
06:30notamment par une expression très forte du Sénat.
06:33Le Sénat, les sénateurs sont ancrés dans leur territoire
06:36et se sont rendus compte que ce grand plan,
06:38il permettait peut-être de financer des start-up comme Insect,
06:42mais il ne permettait pas de faire le développement
06:44du tissu industriel existant.
06:46Et on attend des évaluations.
06:49Il y a un rapport qui est sorti,
06:51qui était quand même doux critique.
06:54Alors, à la veille de la fin du mandat,
06:57du deuxième mandat d'Emmanuel Macron,
06:59étant donné que France 2030 était quand même
07:00une de ses créations pour notre réindustrialisation,
07:03avoir un rapport d'auto-évaluation
07:06qui est un peu doux critique,
07:07c'est comme un aveu d'échec.
07:09Il faut le dire, même si on n'a pas les chiffres.
07:11La stratégie, Olivier Lanzi, aujourd'hui,
07:13avec beaucoup d'argent public
07:14qui est peut-être un peu dilapidée n'importe où,
07:17sans véritable stratégie derrière.
07:18Et on a entendu vos points de vigilance ce matin.
07:20Je vous remercie d'avoir été mon invité,
07:22expert en réindustrialisation
07:23et enseignant au Conservatoire national des arts et métiers
07:26sur cet argent public qui est parfois, hélas,
07:28mal dirigé quand il s'agit d'un enjeu quand même crucial
07:31qui s'appelle la réindustrialisation française.
07:33Il est 7h47.
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