00:00Monsieur le garde des Sceaux, ministre de la Justice, bienvenue à l'hôtel de Bourg-Vallée.
00:07J'ai travaillé ici plus de quatre ans, quatre ans, alors que les Cassandres prédisaient quatre
00:18semaines, et je laisse entre ces murs, comment le dire, beaucoup de moi. Mes doutes, mes
00:28réflexions, mes convictions, et vous l'imaginez, c'est avec beaucoup d'émotion que je quitte mes
00:37fonctions et les gens qui m'entourent, et que bien sûr je vous transmets les Sceaux de la République.
00:44Le moment n'est pas venu pour moi de présenter mon bilan, mais permettez-moi cependant d'exprimer
00:54quelques fiertés et quelques regrets. Les fiertés d'abord, mon ambition n'a jamais été politique,
01:05je ne suis pas venu ici pour faire carrière, j'avais une vie avant, j'aurai une vie après,
01:13je n'ai jamais cherché à être un marqueur de gauche ou un marqueur de droite, et pour moi tout
01:22cela, à vrai dire, n'a pas beaucoup de sens. Mon objectif a été d'améliorer la justice de mon
01:29pays et je ne suis pas peu fier d'avoir donné aux 90 000 personnes qui travaillent au service de la
01:36justice des moyens inédits pour accomplir leur mission. Le budget du ministère était de 7,6
01:45milliards d'euros en 2020, il avoisine les 10 milliards d'euros en 2024, en quatre ans nous
01:52avons embauché plus 680 magistrats, plus 560 greffiers, plus 3000 contractuels, 300 personnels
02:03de la protection judiciaire de la jeunesse et 4000 personnels pénitentiaires. Tout cela s'est fait
02:12grâce à l'indéfectible soutien des premiers ministres que j'ai eu l'honneur de servir,
02:18Jean Castex, Elisabeth Borne et Gabriel Attal. La justice est désormais sur la bonne voie et je
02:27suis optimiste pour son avenir. Mais pour cela, il est indispensable, Monsieur le garde des Sceaux,
02:35que la loi de programmation pour la justice que j'ai portée et qui a été très largement votée
02:42par le Parlement en octobre dernier soit respectée. Je le dis sans embage, une trahison
02:50de cette loi serait un signal dévastateur adressé à tous ceux qui servent notre justice. Cette loi
03:00prévoit, vous le savez, une embauche de 1500 magistrats supplémentaires, 1800 greffiers,
03:05plus de 1100 contractuels et la poursuite du plan de construction pénitentiaire. Ces moyens,
03:14nous les devons aux magistrats, aux greffiers, aux contractuels, aux personnels administratifs,
03:17aux surveillants pénitentiaires, aux éducateurs qui, chaque jour, dédient leur vie professionnelle
03:26et souvent personnelle au service public de la justice. C'est évidemment à eux que je pense,
03:34à cet instant, et j'ai bon espoir, Monsieur le garde des Sceaux, que votre rang protocolaire
03:40vous permettra de défendre efficacement cette loi. Fierté encore d'avoir porté plus d'une
03:49soixantaine de textes au Parlement et je veux remercier les parlementaires présents aujourd'hui.
03:56Je veux citer pêle-mêle et bien sûr de façon non exhaustive la création des pôles spécialisés en
04:04matière de violence intrafamiliale, en matière environnementale, la création du pôle N en
04:10ligne, du pôle Colt-Caiz, le raccourcissement des délais d'enquête préliminaire, la confiscation
04:16des avoirs criminels, la criminalisation des relations sexuelles avec des mineurs de moins
04:22de 15 ans, le code de justice pénale des mineurs, la possibilité de changer de nom de famille,
04:28la suppression des remises automatiques de peine pour les conditionnaires à l'effort et la mise
04:33en place d'un statut du détenu travailleur, car un prisonnier qui travaille, vous le savez,
04:38c'est un prisonnier qui se réinsère et qui ne récidive pas, et bien sûr la constitutionnalisation
04:47de la liberté d'interrompre volontairement sa grossesse.
04:52Liberté enfin d'avoir mis en place de nouveaux outils pour la justice et en particulier pour la
05:00justice amiable, nouvelles procédures que nous sommes allés chercher à l'étranger et qui
05:05permettent à nos concitoyens de se réapproprier leurs procès et d'obtenir un jugement beaucoup
05:12plus rapidement. Les premiers résultats sont d'ores et déjà très encourageants.
05:18Je veux, M. le garde et sot, vous faire à cet instant une confidence. Je me souhaitais,
05:26comme le chantait Serge Reggiani, une mémoire allergique aux regrets, mais vous le savez,
05:34les choses ne sont pas ainsi faites. Je regrette de ne pas avoir eu le temps de porter devant le
05:40Parlement un grand texte sur la lutte contre le narcotrafic qui gangrène nos sociétés. Pour
05:48reprendre une formule d'ores et déjà consacrée, vous trouverez le texte sur votre bureau.
05:54Je regrette d'avoir été trop souvent seul à défendre la justice de notre pays qui fait
06:02l'objet d'accusations injustes, souvent de la part de commentateurs, voire, et c'est pire,
06:08de responsables politiques qui ne la connaissent pas, et qui ne connaissent pas davantage les
06:14règles qui la régissent. La présomption d'innocence, la charge de la preuve, la personnalisation de la
06:22peine, l'autorité de la chose jugée, l'indépendance bien sûr, bref, des règles que notre société
06:31civilisée a mis des millénaires à élaborer. Ne pas respecter la justice, c'est ne pas respecter
06:39l'état de droit qui nous protège tous. Je regrette qu'un nombre toujours plus conséquent de nos
06:48compatriotes reste persuadé que la justice est laxiste. Pourtant nos prisons n'ont jamais été
06:55aussi pleines et tous les chiffres démontrent que la justice n'a jamais été aussi sévère. Ceux qui
07:03opposent police et justice se trompent lourdement et qu'il me soit permis de remercier Gérald
07:11Darmanin car le couple police-justice a durant ces quatre dernières années parfaitement fonctionné.
07:18Depuis 2020 ma politique pénale a toujours été claire, elle se résume en trois mots, une réponse
07:25pénale ferme, une réponse pénale rapide, une réponse pénale systématique. En témoignent d'ailleurs les
07:35très nombreux circulaires que j'ai pris, ma philosophie est elle aussi très claire, fermeté
07:40sans démagogie, humanisme sans angélisme. Je veux m'adresser à nos compatriotes, ne cédez pas
07:48à la facilité des discours démagogiques qui veulent vous faire croire que la justice est
07:54responsable de tous les maux et qu'il faudrait être soit du côté des victimes, soit du côté
08:00de l'état de droit. Mais dans cette époque où toutes les paroles se valent, la nuance a disparu.
08:07Gabriel Attal et Michel Barnier ont évoqué leur mère, je voudrais évoquer la mienne qui m'a appris
08:17petit un proverbe italien, éloge de la nuance. Il faut du vent dans les églises, mais pas au
08:35point d'éteindre les bougies. Je veux ici et maintenant avoir une pensée pour les familles
08:43des deux agents pénitentiaires lâchement exécutés et pour leurs collègues blessés dans
08:50l'exercice de leurs fonctions lors de l'attaque du péage d'Uncarville et pour toute la grande
08:55famille pénitentiaire que j'ai toujours soutenue. J'ai été fier d'être votre ministre. Je crois
09:05vous avoir donné la juste place qui doit être la vôtre. En revalorisant votre profession,
09:11je formule là encore le souhait que la trajectoire que j'ai dessinée ne s'inverse pas.
09:18Mais comment ne pas avoir une pensée pour les justiciables et en premier lieu pour les victimes,
09:24qui considèrent souvent que l'artisan de leur malheur n'a pas été suffisamment condamné ? Comment
09:32pourrait-il en être autrement ? Tout le monde devrait se rappeler que la justice c'est d'abord
09:38la confiscation de la vengeance au profit d'une institution étatique qui respecte des règles de
09:46droit. Ce que nous pouvons faire, ce que nous devons faire, c'est améliorer l'accueil des
09:52victimes, être le plus humain possible, raccourcir les délais de jugement. Beaucoup de choses ont
09:57été faites, beaucoup de choses restent à faire. Je pense aussi aux citoyens injustement mis en
10:05cause, qui vivent des moments difficiles et des heures sombres. La vie médiatique et la
10:11rumeur publique font rapidement des coupables alors que la justice doit prendre le temps nécessaire à
10:18la manifestation de la vérité. Je sais d'expérience, et chacun me comprendra, la souffrance que
10:28représente dans l'attente la mise en cause de l'honneur et de la probité. Cela aussi, il faut
10:36l'avoir à l'esprit. Enfin, je veux remercier ceux qui m'ont entouré durant ces quatre années. Je
10:46pense d'abord aux travailleurs de l'ombre, ces femmes et ces hommes dont on ne parle jamais,
10:51premiers levés, derniers couchés, sans qui le ministère ne pourrait pas fonctionner. Je
10:58remercie aussi bien sûr la secrétaire générale, les directeurs, sous-directeurs, les membres
11:03d'administration centrale. Je pense bien sûr aux membres de mon cabinet. Ils n'ont pas compté leurs
11:10heures, ils ont fait beaucoup de sacrifices pour travailler au service de la justice de ce pays.
11:15Je pense aussi à ma famille, à ma mère, à ma compagne qui a accepté que nous mettions notre
11:26vie personnelle entre parenthèses, à mes enfants. Ces quatre années au ministère de la justice me
11:34marqueront bien évidemment à jamais, et je veux sincèrement remercier le président de la République
11:39de la confiance qu'il m'a faite en me nommant à ce poste. Je souhaite lui rendre un hommage
11:44appuyé. Aucun président avant lui n'avait accordé à la justice une attention comme celle qui lui a
11:52accordé. Grâce à lui, nous avons commencé le rattrapage de plus de trente ans d'abandon
11:57politique, humain, budgétaire. Monsieur le garde des Sceaux, le 7 juillet 2020, je disais devant ma
12:06prédécesseur que la parole était à présent aux actes. Ces actes appartiennent désormais à
12:14l'histoire de notre ministère, que je quitte le cœur serré et conscient de l'immense honneur
12:22qui m'a été fait de pouvoir servir la République. Je veux sincèrement, Monsieur le garde des Sceaux,
12:31ministre de la Justice, vous souhaiter tous mes voeux de plein succès.
13:01Je crois que c'est lui qui m'a parlé, c'est lui, à la hausse haute.
13:31Monsieur le ministre, cher Éric Dupond-Moretti, qui aurait dit que nous nous retrouverions là,
13:53vous et moi, en ce 23 septembre 2024, à nous passer le relais des fonctions de garde des
14:01Sceaux sur le perron de cet hôtel de Bourg-Vallée. Les circonstances politiques,
14:08qui sont parfois taquines, en ont décidé ainsi. Je suis heureux, en tout cas, de vous succéder dans
14:16ces fonctions éminentes et j'en profite pour saluer votre travail au cours de vos plus de
14:22quatre années à la tête de ce ministère. J'ai entendu tout ce que vous avez présenté,
14:37à travers l'action que vous avez conduite depuis quatre ans. Je ne sais si je disposerais d'autant
14:45de temps. Je sais que le temps peut m'être compté, j'essaierai d'agir. Je voudrais vous dire que je
14:54comprends tout à fait l'émotion qui est la vôtre. Être ministre de la Justice, être garde des Sceaux
15:00est un grand honneur dans la République et je comprends tout à fait l'émotion qui peut être
15:08la vôtre aujourd'hui en quittant ce ministère. Vous y avez notamment obtenu une augmentation
15:16très sensible des moyens. Je mesure tout le travail qui a été effectué par vous et vos équipes et je
15:25vous en sais gré, moi qui vais désormais prendre votre suite. Je pense aussi naturellement à tous
15:30les grands noms qui nous ont précédés dans la défense et la protection des libertés, Robert
15:36Schuman, François Mitterrand, Michel Debré sous la 4e République, Robert Badinter bien sûr au plus
15:42près de nous et puis Christiane Taubira, Nicole Belloubet. C'est un immense honneur pour moi que
15:49de leur succéder aussi tant ses personnalités ont porté haut tout au long de leur vie politique
15:55les valeurs de la République. Je pense évidemment à ma famille, à mon épouse, à mes enfants qui sont
16:05ici présents, à mes deux parents aujourd'hui décédés, à mon père notaire, à ma mère disparue
16:11cet été qui aurait ressenti comme votre maman tant de fierté à être présent aujourd'hui et à tous
16:19ceux qui m'entourent. J'ai pensé également pour Louis Mermaz, lui aussi parti récemment, qui n'a
16:25jamais été ministre de la Justice mais qui comptait parmi les hommes d'État qui m'ont, vous le savez,
16:32peut-être accompagné et formé. Je mesure la chance d'être devant vous aujourd'hui mais aussi
16:41la difficulté de la tâche qui m'incombe dans une période éminemment troublée au plan politique
16:48comme au plan budgétaire. Le défi principal auquel j'entends m'atteler, je pense que mes expériences
16:56passées comme élu local, national, comme premier président de la Cour des comptes, comme président
17:01de la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique vont m'y aider, je l'espère, c'est de
17:05renforcer, vous l'avez évoqué, la confiance des citoyens dans l'institution judiciaire car la
17:11défiance dans nos institutions est un mal injuste mais réel qui ronge le vivre ensemble, ne reconnaît
17:20pas les efforts accomplis et ni l'intérêt général alors que celui-ci devrait primer par-dessus tout.
17:26Accroître cette confiance ne se fera pas seul et à tout le moins pas sans l'institution judiciaire
17:33elle-même et la communauté qu'il a fait vivre, vous l'avez rappelé, magistrats, greffiers, agents
17:38pénitentiaires, agents d'insertion et de probation, agents de la protection judiciaire, de la jeunesse,
17:43agents administratifs, professions juridiques et judiciaires mais aussi les associations qui
17:49oeuvrent à nos côtés, les chercheurs et universitaires qui réfléchissent à améliorer notre justice et
17:55toutes les bonnes volontés seront les bienvenues. Ces forces vives à l'intérieur comme à l'extérieur
18:01du ministère sont les moteurs de cette confiance et du changement qu'elle peut rendre possible,
18:06j'y veillerai en tout cas et vous pouvez tous et toutes compter sur mon engagement. Je souhaite
18:13que nous puissions ouvrir les méthodes, mieux travailler, mieux gérer, ce n'est pas seulement
18:19une question de moyens même si les moyens bien sûr sont essentiels, j'y reviendrai et je le dis
18:24à l'heure où la situation des comptes publics impose vraisemblablement à notre pays des efforts
18:30collectifs, c'est une question de volonté et d'adhésion collective à un projet de transformation
18:36qui nous rendent plus efficaces et fiers, un projet qui permettra de clarifier pour tous la
18:41politique judiciaire nationale, de la rendre plus lisible et, mot qui me cherche, je vous laisse
18:48deviner pourquoi, plus transparent même si je peux connaître parfois vos réserves vis-à-vis de
18:55cette transparence. J'ai comme vous le savez une longue carrière politique derrière moi avant que
19:03je ne devienne magistrat financier en janvier 2010 mais j'arrive ici avec un regard neuf sur la
19:11justice même si du temps où je présidais la cour des comptes j'ai pu présenter un certain
19:15nombre de rapports touchants à l'institution judiciaire. Je compte ouvrir comme vous l'avez
19:21fait aussi de larges consultations, rencontrer tout le monde, conférences, organisations syndicales
19:25et représentants des professions mais aussi directement sur le terrain magistrats, agents
19:32et professionnels qui connaissent les défis grands et petits auxquels notre justice doit
19:37répondre au quotidien. J'affronterai comme je l'ai toujours fait je crois les situations qui
19:42posent problème, vous en avez évoqué bien sûr quelques-unes, je pense à l'administration
19:46pénitentiaire en souffrance depuis tant d'années ou à la protection judiciaire de la jeunesse
19:52mais je sais qu'il y a aussi beaucoup d'autres défis. Mon objectif est de contribuer à créer du
19:58consensus dans une institution éminente qui a pu en manquer parfois, je pense que vous ne me
20:03contredirez pas monsieur le ministre, sur la nécessité de faire progresser la justice pour
20:09la rendre plus proche des citoyens, plus juste, plus rapide. La question des délais est effectivement
20:16un enjeu essentiel et ce n'est pas à vous que j'apprendrai l'importance cruciale de la justice
20:22rendue je le rappelle au nom du peuple français pour le bon fonctionnement d'une démocratie et
20:28cela mérite bien de dépasser quelques clivages. La justice est pour moi une priorité, on peut
20:40être partisan d'une maîtrise budgétaire sans remettre en cause les priorités justement c'est
20:47peut-être parce qu'on maîtrise la dépense budgétaire qu'on peut dégager des priorités
20:51et en ce qui me concerne la justice est une priorité. Je ne veux pas être plus long car ce
20:57n'est ni le lieu ni le moment, je vous souhaite monsieur le ministre cher Eric Dupond-Moretti de
21:04réussir votre vie d'après le ministère de la justice et je suis plutôt confiant sur ce point
21:11vous connaissons un peu. Mais je ne souhaite plus encore pour nous tous et toutes qui formons la
21:19galaxie judiciaire de réussir dans la concorde et la sérénité les immenses défis auxquels notre
21:25institution et notre société sont déjà et vont être confrontés. C'est le seul objectif qui
21:32m'importe et qui justifie ma présence aujourd'hui à cette place au sein de ce gouvernement. Je
21:38vous remercie et puis vous l'avez dit vous même au travail et aux actes.
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